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[ACTUS de la coopérative / RECHERCHE ] L’ Atelier Paysan ou les Low tech au service de la souveraineté technologique des paysans

mardi 8 décembre 2020
 [ACTUS de la coopérative / RECHERCHE ] L’ Atelier Paysan ou les Low tech au service de la souveraineté technologique des paysans

Parmi les nombreuses initiatives qui fleurissent aujourd’hui autour des low-tech, la coopérative l’Atelier Paysan, constitue une expérience particulièrement riche et intéressante. Alors que le grand machinisme agricole s’étend en accentuant la concentration des terres et les destructions de l’environnement, les projets et réalisations de l’Atelier Paysan mêlent des logiques d’entre-aide, une réflexion poussée sur les techniques et le travail, et un ambitieux projet politique.

Fabrice Clerc, cofondateur et cogérant de l’Atelier Paysan répond à l’invitation de François Jarrigue, maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Bourgogne et membre du LIR3S UMR 7366 CNRS-uB pour la revue La Pensée écologique. Il présente la coopérative, ses projets et sa vision des low-tech.


Fabrice Clerc, Entretien réalisé en janvier 2020 par François Jarrige Dans La Pensée écologique 2020/1 (N° 5), page 3

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François Jarrige (FJ) : Pouvez-vous vous revenir sur les origines de l’Atelier Paysan et les raisons qui vous ont poussé à créer cette coopérative d’auto-construction d’outils agricoles ?

Fabrice Clerc (FC) :
Lorsque j’arrive à Grenoble en 2007, j’étais un ingénieur en agriculture, et je travaillais dans l’accompagnement à l’installation de paysans pour l’association d’agriculteurs l’ADABio, créée en 1984 afin de prendre en main le développement de l’agriculture biologique, et des techniques associées, en Savoie, Haute-Savoie, Isère et dans l’Ain. Je travaillais en particulier comme conseiller en maraîchage dans ces quatre départements. C’est la rencontre avec Joseph Templier, maraîcher dans une ferme en Isère, qui fut l’un des éléments déclencheurs. Joseph Templier conduisait avec ses associés une ferme modèle en maraîchage bio diversifié, près de Grenoble, avec un système de production très efficace et efficient. Il est issu d’une famille paysanne, d’abord éleveur en Loire Atlantique, avant de se tourner vers le maraîchage. Il était par ailleurs un formidable bricoleur paysan, à l’origine de nombreux outils auto-construits adaptés à ses besoins, conceptions et réalisation nourries d’explorations collectives auxquelles il participait.

Il y a une quinzaine d’années, la question des outils et techniques agricoles suscitait déjà de nombreux débats dans les milieux de l’agriculture biologique, alors que la dépendance de l’agriculture conventionnelle à l’égard de lourds équipements coûteux s’intensifiait, et que se profilaient les promesses d’une agriculture High-Tech promue par les industriels et les États. Pour l’ADAbio, la réflexion sur les techniques était centrale pour promouvoir une agroécologie de terrain, nourrie des échanges et élaborations entre pairs. Dans le cadre de nos activités, nous accompagnions des gens vers la conversion ou l’amélioration permanente des techniques de production en bio, tout en suivant des expérimentations à la ferme sur diverses méthodes culturales, à l’image de filets anti-insectes développés en lien avec l’industrie textile iséroise, pour lutter contre la mouche de la carotte sans utilisation d’insecticide.

A la fin des années 1990 et au début des années 2000, un groupe de maraîchers de la région constataient de manière partagée qu’avec les machines à leur disposition, et les techniques qu’ils avaient mis en place, ils épuisaient les sols. L’équipement et les façons culturales inadaptés mettaient en péril la durabilité de leur système de production. L’utilisation quasi systématique du labour et des outils rotatifs, violents pour la structure des sols, conduisaient à une inexorable fatigue des sols. Or, une bonne structure de sol est le résultat d’une alchimie complexe, d’un équilibre à constamment entretenir, entre matière minérale, matière organique et activité biologique. La question du sol et de sa dégradation a été centrale dans l’émergence d’une réflexion sur les choix technologiques. Au-delà de la préparation du sol, c’est tout un cortège de machines qui participent à l’itinéraire technique pour biner, désherber, butter, fertiliser ou encore récolter. Le développement de la monoculture fut largement permis par le machinisme et ses impératifs, et c’est son adoption qui a poussé à la spécialisation croissante des maraîchers, alors que les producteurs bio diversifiés cherchent au contraire à avoir une diversité de culture. Ces maraîchers étaient donc en impasse technique, agronomique, et ont cherché à imaginer collectivement un nouveau modèle agronomique, et à poser les bases d’un système alternatif. À l’occasion d’un de leurs voyages d’études, ils ont pu découvrir un système de grandes cultures sur planches permanentes, avec des outils qui relèvent des pratiques culturales simplifiées, outils à disques et à dents principalement, non animés.

Membre actif au sein de ce groupe, Joseph Templier a commencé à concevoir des outils adaptés aux besoins spécifiques des maraîchers dans la perspective de tester une adaptation des planches permanentes rencontrées en Allemagne, mais cette fois-ci aux cultures maraîchères. Sont donc notamment nés en 2000-2001 les trois outils emblématiques que sont la « Butteuse », le « Cultibutte » et le « Vibroplanche ». Dès la première année de tests sur une partie de la ferme, les résultats sont spectaculaires. Si bien qu’en deux ans, ce sont l’ensemble des surfaces du GAEC Les Jardins du Temple, qui passent en planches permanentes, les cultures de plein champ la première année, puis les cultures sous abris l’année suivante, le temps d’adapter l’approche aux conditions structurelles imposées par les serres. Douze années de suivi de cette expérimentation à la ferme ont participé non seulement à prouver l’efficacité de ce système de culture, et donc des machines associées, mais également à mieux comprendre les tenants biologiques et systémiques de cette réussite. Les résultats furent très positifs : fertilité et vie du sol accrues, économie sensible grâce à ces outils simplifiés qui permettent, malgré davantage d’interventions fines, moins de puissance et donc moins de consommation, et moins de temps de tracteur cumulé que des outils rotatifs qui demandaient plus de puissance, et des vitesses d’avancement plus lentes. Il n’y a pas de dogme néanmoins, et les outils rotatifs continuent d’être utilisés pour d’autres pratiques, comme la gestion de la destruction des engrais verts ou des résidus de cultures (meilleure destruction et incorporation de la matière organique sur les horizons superficiels du sol). Au-delà de cette réussite agronomique essentielle, c’est bien l’ensemble du système de culture qui a été recomposé. Car le travail en planche permanente fige les passages de roues du tracteur et donc les planches de cultures qui ne sont plus jamais roulées. On passe alors d’une gestion globale à la parcelle, à une gestion à la planche, qui chacune peut être travaillée indépendamment des autres. Ce qui facilite l’optimisation de l’élaboration des plans de culture et des rotations, et des interventions culturales : gestion des engrais verts, préparation de sol, implantation, entretien et récolte.

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FJ : Et la création de l’Atelier Paysan ?

FC : Avant toute chose, jamais nous n’avions imaginé que cette aventure prendrait une telle ampleur. Joseph et ses associés recevaient pas mal de visites, beaucoup de personnes passaient chez eux pour se former techniquement dans la perspective d’une installation. Mais ils étaient dans l’impossibilité de répondre aux demandes de reproduction de ces machines et des savoir-faire associés, qui n’existaient que sur cette ferme. La question de la diffusion de ces équipements et des méthodes de travail du sol, et plus largement de ce système cultural ne tarde donc pas à se poser. Colporter les savoirs et savoir-faire paysans, dans le cadre d’une action collective, voilà un des nombreux points communs qui nous réunissaient avec Joseph. La question qui se posait alors était de savoir comment rendre reproductibles et diffuser les compétences associées à ces machines ? L’enjeu d’emblée au centre de la réflexion était de libérer les savoirs pour éviter leur monopolisation par quelques gros fabricants comme cela se pratique dans le secteur industriel. L’enjeu était d’élaborer des plans de ces machines et de permettre leur partage et leur diffusion la plus large, au-delà des bricoleurs et de la récupération. Une simple chronique de ces machines constituées de matières récupérées ne suffisait pas, il fallait les reconcevoir en partie pour les rendre diffusables et reproductibles à la ferme par les moyens de l’autoconstruction, et donc appropriables par le plus grand nombre de paysans. On en a d’ailleurs profité pour intégrer les modifications qui avaient été pensées à la suite de la capitalisation de l’usage cumulé sur plusieurs années.

Dans ce contexte, à partir de 2009 nous avons mené un double projet ambitieux : recenser et diffuser des technologies paysannes pour le maraîchage biologique diversifié, dans le but de faire paraître un guide pratique, technique, et politique qui diffuserait des plans sous licence libre ; et travailler à l’émergence d’une formation aux techniques de l’autoconstruction paysanne, avec le défi suivant : une semaine de 5 jours en résidence intégrale, un collectif, de la théorie, beaucoup de pratique basée sur la pédagogie de chantier, la transmission de pair à pair, et au final des compétences et une machine par stagiaire. L’aventure collective était lancée, la première formation se tient en février 2011, le guide de l’autoconstruction paraissant en janvier 2012.

Dans un premier temps, ces expériences émergent au sein de l’association paysanne ADABio. Mais à l’issue de la première formation de février 2011, les demandes se bousculent, et 6 autres formations sont programmées à l’hiver 2011-2012. En octobre 2011, nous créons avec la quasi-intégralité des participants de la première formation, l’association ADAbio Autoconstruction, préfiguration de la future coopérative d’intérêt collectif qu’allait devenir l’Atelier Paysan. Cette association éphémère gérait initialement l’approvisionnement en matériel et matériaux pour les formations d’auto-construction. Le Conseil d’administration de cette association a prolongé le projet, en initiant des dynamiques de chantiers participatif de conversion au triangle d’attelage
sur les fermes, et en discutant de la portée politique de cette approche. En octobre 2012, l’association ADAbio Autoconstruction prend son envol et le relai définitif de l’ADABio, trois postes sont créés pour accompagner les perspectives d’activité.

Entre temps, j’étais devenu charpentier, Joseph s’orientait vers d’autres activités en itinérance, mais avec l’expansion de la demande et les sollicitations croissantes, l’accompagnement de l’équipe salariée, nos investissements d’administrateurs bénévoles sont devenus considérables. Le modèle associatif comportait ses limites, notamment dans sa capacité à constituer des fonds propres dont l’activité était très gourmande : le plateau technique indispensable à la conduite des activités nécessitait de lourds investissements. Nous avons donc rapidement engagé la transformation de l’association vers le modèle coopératif d’intérêt collectif (SCIC), forme encore méconnue mais qui permet les explorations d’intérêt général dans un cadre non-lucratif. C’est en mars 2014 qu’est donc créé l’Atelier Paysan. Joseph Templier et moi-même en sommes devenus les tous premiers gérants, à temps partiel, puis très rapidement à temps plein. Ce ne sont pas des fonctions salariées mais des mandats sociaux, les gérants sont élus par l’Assemblée générale pour des mandats renouvelables, et reçoivent des indemnités de mandat. Cette première année il existait vingt formations organisées partout en France, puis ça s’est accéléré, aujourd’hui une vingtaine de salariés et salariées permanentes, appuyées par autant de paysans formateurs occasionnels contribuent au quotidien à l’émergence de notre projet politique. Nous conduisons environ soixante-quinze formations par an. Pour l’avenir nous travaillons à des formations longues (quelques semaines) ou diplômantes (1 an). Plus d’un millier de technologies paysannes (machines, bâtis) ont été recensées sur des fermes et sont diffusées sur notre forum, une centaine de tutoriels de machines et de bâtis sont désormais en ligne sur notre site internet. Les machines initialement diffusées dans le Guide de l’autoconstruction  sont sacrément vivantes, certaines en sont à la version 6 ou 7 avec nombre de variantes et d’accessoires issus de la communauté de développement. Et nous travaillons à une cinquantaine de projets de recherche et développement, toutes filières de production confondues. Entre autres activités.

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FJ : Avant de revenir sur le fonctionnement de l’Atelier Paysan et les outils que vous promouvez, pourriez-vous définir ce que sont pour vous les Low-Tech ?

FC  : L’expression « Low-Tech » est régulièrement utilisée par la coopérative, et ce dans un contexte où sa visibilité s’est accrue ces dernières années. Elle participe d’un imaginaire commun qui fait sens dans le milieu des autoconstructeurs. Mais pour nous, « technologie paysanne » serait sans doute une expression plus pertinente et adaptée, quoique l’utilisation du terme technologie, par commodité de présentation de notre approche, n’est pas complètement satisfaisante, pour tout un tas de raisons. En parlant de technologies paysannes, nous nous inscrivons également de manière cousine en complément de l’approche des « semences paysannes » portée par le réseau éponyme ….
Comme les semences, les technologies paysannes sont liées à des communautés, ce sont des machines vivantes qui sont co-construites à partir des retours du terrain. Le Cultibutte par exemple ne cesse d’évoluer, 7 ou 8 versions successives ont été élaborées au fur et à mesures des appropriations et retours d’expérience. Lorsque les paysans repartent de nos formations, ils n’ont souvent que des proto-machines qui nécessitent encore beaucoup d’adaptations et de réglages en fonction d’une part des conditions pédoclimatiques locales, mais d’autre part, et c’est l’essentiel, du projet cultural porté par le paysan ou le collectif de paysan qui est venu se former. De même que la semence paysanne nécessite d’être renouvelée et échangée constamment, les technologies paysannes sont en constante évolution et discussion. Mais cela tombe bien : nos stagiaires ont su construire leur machine en formation, ils sauront la régler, la réparer, la modifier, échanger avec leurs pairs, et c’est bien l’objectif : la capacitation, la déprolétarisation, le tout dans une approche indispensablement collective.

Concernant les Low-Tech, ou quelle que soit l’expression retenue pour décrire notre approche en machinisme agricole, moins destructrice, incroyablement technique et efficace, on peut tenter d’élaborer une série de critères qui distinguent les « technologies paysannes » des autres systèmes techniques industrialisés.

Un premier critère serait l’investissement de l’usager-ou du groupe d’usagères dans l’élaboration, le maintien et l’amélioration constante de l’outil. L’objectif est de s’approprier un savoir-faire et une maîtrise technique contre les logiques de dépossession dominante. Les Low-Tech sont des outils qui permettent d’enrichir le travail paysan contre les logiques de prolétarisation et d’hyperspécialisation. Il s’agit de reprendre en main et de retrouver une maîtrise sur la complexité des interactions socio-écologiques en élaborant des outils qui s’inscrivent dans une alchimie complexe entre le sol, les végétaux, les animaux, et le travail des hommes. L’industrialisation de la production agricole, cause majeure de prolétarisation, c’est-à-dire de segmentation et in fine de perte de savoirs et savoir-faire, a été longtemps présentée comme la condition pour prévenir les pénuries en accroissant les rendements et les quantités produites. Mais l’Atelier Paysan considère que c’est l’inverse qui est vrai. Prenons par exemple le cas du triangle d’attelage, l’une de nos réalisations les plus emblématiques. Très développé dans les pays germanophones et nordiques, plus qu’en France, le triangle d’attelage remplace avantageusement le système classique à trois points. L’agriculteur attelle son outil en quelques secondes, tout en restant sur son poste de conduite. C’est un gain de temps, de sécurité et d’ergonomie. Le triangle d’attelage est beaucoup plus rapide à installer, il permet d’intervenir au bon moment, d’être plus réactif aux conditions locales, on peut atteler la bineuse en dix secondes, alors qu’il faut parfois trente minutes pour atteler les trois points des attaches habituelles. Cette technique accentue la polyvalence du travailleur. On peut aussi citer la barre porte-outil, une barre avec des trous pour fixer des accessoires agricoles et des outils, extrêmement simple et robuste mais très efficace.

Un second critère pourrait être la nécessité de partir des besoins réels des paysans. Il faut partir des besoins concrets qui s’expriment dans les champs au lieu d’adopter des conceptions d’ingénieurs extérieurs, descendantes, normatives, régulièrement hors-sol. C’est pourquoi les savoir-paysans doivent être au cœur du processus et de la démarche, le Low-Tech implique donc aussi la formation technique des paysans et la valorisation de leur savoir-faire. Comment construire une roue, fabriquer un rouleau grillagé à partir d’une plaque de métal ou de fer déployé, souder efficacement, autant de questions fondamentales … Les Low-Tech agricoles et la souveraineté ou l’autonomie technologique des paysans sont des trajectoires techniques avec une conception simple mais nécessitant des savoir-faire extrêmement fins pour pouvoir les utiliser efficacement et les adapter au mieux des besoins. Plus les écosystèmes cultivés sont simplifiés à outrance sur des surfaces de plus en plus gigantesques, et plus les technologies sont complexes et déshumanisées ; plus les systèmes cultivés sont diversifiés et complexes, plus les machines sont simples, mais font appel à un très haut niveau de savoir-faire, de sensibilité paysanne… des cerveaux plutôt que des serveurs ! Substituer la haute intensité en capital par une haute intensité en savoirs. Il s’agit donc de rompre avec la pensée techniciste trop simplificatrice pour réarmer l’autonomie paysanne fondée sur des savoirs complexes, vivants et collectifs. À l’inverse les outils agricoles High-Tech ne rompent pas avec les logiques de standardisation du sensible, mais les intensifient, d’où la comparaison avec les semences qui ont fait l’objet d’une standardisation et d’un séquençage à outrance. Les filières de production dites intégrées en sont la quintessence, l’outil de travail agricole, concentrationnaire de capitaux, qu’une vie paysanne entière ne suffit plus à rembourser, étant devenu une simple plateforme de flux au service de l’industrie qui fournit et impose les intrants et récupère la matière première issue d’une approche extractiviste, en imposant ses conditions.

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Un troisième critère est la reproductibilité et la polyvalence à la ferme, même si la reproductibilité n’est jamais totale et est variable selon les outils. L’exigence de reproductibilité implique des méthodes de constructions simplifiées, un poste à souder à l’arc, une meuleuse pour la découpe, et une perceuse à colonne sont trois des outils fondamentaux de l’autonomie technologique à la ferme. La question de la polyvalence est également fondamentale pour des proto-machines qui doivent être adaptées aux conditions pédoclimatiques. Cette nécessaire polyvalence implique la souplesse et l’adaptation, elle réside dans les savoir-faire des paysans et leur capacité à affiner leur outil de travail en fonction de leurs observations fines de terrain. Il y a aussi une polyvalence indirecte du fait de la faiblesse des coûts de production, qui permet d’avoir les bons outils. Une planteuse à salade à 25’000 € impose la monoculture de salade sur plusieurs années, alors qu’avec le même montant on peut investir, s’investir dans plusieurs outils … ou dans l’humain. Il se donne la possibilité de changer son fusil d’épaule. L’hyper mécanisation spécialisée, partiellement ou grandement automatisée, impose la monoculture pour amortir l’investissement qui s’avère de plus en plus important, tout en réduisant l’intérêt du travail agricole, réduit à des gestes robotisés, déshumanisés. Les Low-Tech permettent donc de diminuer la surcapitalisation des fermes, l’endettement massif des paysans, tout en permettant d’avoir davantage d’outils à disposition, donc d’une capacité d’adaptation accrue et de jouir d’une biodiversité cultivée bien plus valorisante (et valorisable).

Un quatrième critère pourrait être celui de faire ensemble. Notre modèle de formation est de réunir plusieurs jours sur une ferme des paysannes et paysans qui ne se connaissent pas nécessairement, si possible en internat. Cela provoque un sacré pas de côté, venant rompre un isolement souvent prégnant, voire tragique. Chaque stagiaire travaillant sur les pièces de tout le monde, la pédagogie de chantier propose une approche par l’entraide et le respect des compétences de chacune. Les participants nous remontent souvent le plaisir pris de ces moments de vie, ces petites aventures humaines, à l’opposé des journées en solitaire sur son tracteur, devant son écran.

Un cinquième critère porte sur la question des communs : ces outils et leurs plans doivent être sous licence libre et d’accès gratuit pour pouvoir circuler et être partagés le plus largement. Une alimentation de qualité (nutritivement et sanitairement), accessible à tous, et non pas aux seules citoyennes qui en ont les moyens, relève nécessairement des communs, pas du marché. Les moyens pour y parvenir devraient donc nécessairement être communs également. Les communs posent la question du travail paysan, de son statut et de son utilité sociale. La machine doit être remise à sa place, au service des paysans, et pas l’inverse. Dans le système actuel le travail paysan est une marchandise au service de l’agro-industrie, il sert de débouché aux constructeurs de machines en quête de marché, comme on l’observe aujourd’hui avec la promotion massive de l’e-agriculture pour créer un marché aux start up qui envahissent le secteur et sont encouragées par de béates politiques publiques parfaitement technicistes. L’investissement public en agriculture est ainsi conçu comme un accélérateur de croissance pour les industries de l’amont et de l’aval, pas pour le secteur agricole dont la capacité de produire de la valeur ajoutée a été anéantie, tandis que le travail agricole était inexorablement supprimé, ou dégradé et prolétarisé pour le peu qu’il reste aujourd’hui.

En définitive, l’objectif est de retrouver un certain sens des limites techniques, limites à collectivement et démocratiquement fixer. Ce qui vient heurter frontalement l’idéologie dominante, pour laquelle toute innovation technologique est un progrès social, donc sans limite. En ce sens, nous devrions démocratiquement pouvoir « arrêter des progrès » qui détruisent des communautés humaines.

La question immédiate est évidemment celle de la valeur ajoutée de ces équipements Low-Tech pour les fermes et ateliers de transformation. Que ce soit pour les paysan-boulangers ou les éleveurs par exemple, il faut des techniques à taille humaine tant l’hyper spécialisation actuelle fragilise énormément les producteurs, en première ligne par ailleurs d’un changement climatique qui n’est plus contestable et vient perturber les fragiles équilibres paysans. L’outillage doit aussi permettre de réinstaller la transformation « à la ferme », pour récupérer de la valeur ajoutée. Il s’agit donc de déconcentrer, revenir sur le grand vol de valeur opéré par l’agriculture industrielle et ses circuits de transformation et de commercialisation. La technologie industrielle est l’arme massive de ce vol, une véritable corde au cou.

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FJ  : Est-il possible de généraliser ce modèle aujourd’hui ? Comment aller à ce point à contre-sens du mouvement qui semble dominant ?

FC : L’Atelier Paysan ne peut se réduire à un Tweet et s’inscrit mal dans les enjeux de la communication de masse immédiate. Pour envisager une expansion voire une généralisation de ces équipements Low-Tech, il faut sortir de l’individualisme dans lequel sont souvent enfermés les paysans aujourd’hui, traversés comme toute la société par quarante ans de discours libéraux, car il ne saurait s’agir de solutions individuelles. Il faut d’abord faire renaître des communautés paysannes et soutenir l’installation massive de jeunes, on a besoin de 4 à 5 fois plus de paysans en France. Aujourd’hui, il y a à peine plus de 400’000 agriculteurs, mais la baisse des actifs se poursuit à hauteur de 2% par an. La dynamique de retour à la terre existe belle et bien, mais elle est bien insuffisante au regard des évolutions démographiques globales, comme le prochain départ à la retraite de nombreux agriculteurs âgés.

La technique n’est pas première mais constitue un élément dans un projet social plus global. L’usage des outils Low-Tech implique de rompre avec l’entre-soi de la corporation paysanne pour la relier davantage à d’autres communautés de techniciens, d’artisans, de citoyens. Derrière les outils agricoles simplifiés il y a un modèle plus global de société à promouvoir, une société fondée sur des techniciens locaux, sur le petit artisanat et les petits ateliers de transformations qui ont été laminées au cours du siècle dernier. Les forgerons de village et les capacités de production locales devraient être soutenus et privilégiés plutôt que d’encourager toujours plus la recherche et développement centralisés par des groupes industriels de plus en plus gros, qui furent d’abord régionaux avant de devenir aujourd’hui globaux et mondialisés. La nouvelle phase de robotisation à laquelle on assiste aujourd’hui est la dernière étape de l’ethnocide de la civilisation paysanne sur l’autel de la profitabilité globalisée.

Le projet de l’Atelier Paysan ne se conçoit pas isolé, il appartient à une nébuleuse plus vaste. Il s’inscrit pleinement dans les riches mouvements de l’écologie politique et se nourrit de différentes traditions de pensée. Les lectures de jeunesse comme François Partant, Ellul (1) et Illich (2)
sont des auteurs qui ont stimulé la réflexion et initié les envies d’interroger l’évolution du monde paysan sous l’angle des réflexions sur la technologie. L’Atelier Paysan s’inscrit dans cette tradition politique technocritique tout en développant concrètement sur le terrain des technologies non pas révolutionnaires, mais évolutionnaires.

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FJ : Pouvez-vous décrire brièvement le fonctionnement et les actions menées par la coopérative ?

FC  : L’Atelier Paysan a adopté un fonctionnement démocratique dans la tradition du mouvement coopératif, ainsi les sociétaires sont répartis en quatre collèges : celui des salariés de la coopérative ; celui des partenaires qui apportent des fonds propres ; le collège des associations de soutien, regroupant des associations strictement paysannes ; et le collège des paysans et fondateurs. Nous avons engagé au printemps 2019 un élargissement de notre sociétariat et le passage d’un statut de SCIC Sarl à SCIC SA, ce qui va impliquer des changements significatifs dans nos manières de faire collectives.

Un atelier et deux permanents basés dans le Morbihan constituent l’antenne Grand ouest. La vingtaine d’autres sont regroupés au siège de Renage, en Isère. Un tiers des collègues sont des femmes, proportion en augmentation. Le gros des troupes constitue l’équipe technique (formateurs, ingénieurs, agronomes), les autres constituent l’équipe développement (animation nationale, mobilisation citoyenne, animation scientifique, diffusion, vulgarisation, administration). Pour la suite nous avons décidé de ne plus ouvrir d’antennes, mais d’accompagner un essaimage de structures sociétaires de l’Atelier Paysan mais autonomes. Actuellement deux associations existent et prolongent localement nos activités : Farming Soul en Occitanie et Etincelle paysanne dans les Hauts de France.

Les actions sont multiples et le travail de la coopérative s’oriente dans des directions variées. Nous menons ainsi des enquêtes de terrain pour valoriser et diffuser les innovations des paysans, nous développons des outils participatifs adaptés aux besoins locaux, en recourant à l’open source comme moyen de diffusion essentiel. Nous élaborons et diffusons aussi des brochures imprimées sur l’autoconstruction à la ferme, que nous avons appelées La Petite Bibliothèque Paysanne – Colporter nos communs qui ambitionne de diffuser les « technologies appropriées », aussi bien pour la construction de bâtiments agricoles, que pour les activités de transformation comme la boulangerie, la meunerie, les brasseries, les fromageries, etc.

Le cœur de notre activité demeure bien sûr la diffusion des savoir-faire lors de formations d’autoconstruction, mais aussi via l’animation d’un réseau national sur la question des agroéquipements. Les formations à l’autoconstruction de matériels et de bâtiments agricoles sont aujourd’hui notre activité principale avec plus de soixante-dix formations organisées chaque année dans toute la France. Ces formations sont généralement accueillies dans des ateliers loués à des établissements d’enseignement agricole, mais l’Atelier Paysan possède aussi sept « camions-ateliers » équipés pour ses formations au moyen desquels nous sillonnons la France. En une semaine de formation, un petit groupe de producteurs élabore des outils agricoles qui auront été le support de cette formation, et repartent avec lui sur leur exploitation. L’autoconstruction est un formidable outil de formation et d’éducation populaire. On sort des débats abstraits pour se confronter aux enjeux concrets et à la complexité des situations. Ces formations sont des lieux de débat et d’autoformation, mais aussi des moments d’échanges et d’apprentissage de la modestie, à mille lieux des promesses disruptives de la fuite en avant technologique actuelle. L’Atelier Paysan étant reconnu comme organisme de formation, le coût pédagogique est pris en charge par les fonds de formation des agriculteurs participants. Nous développons également une activité d’achat groupé de matériels et accessoires agricoles pour rendre l’autoconstruction accessible à tous, et notamment aux jeunes paysans qui s’installent.

L’Atelier Paysan s’efforce également de construire de nombreuses alliances avec d’autres acteurs œuvrant dans la même direction. Nous faisons ainsi partie du Pôle InPACT , Initiatives Pour une Agriculture Citoyenne et Territorialeregroupant des réseaux qui souhaitent promouvoir une agriculture plus durable et proposer des alternatives concrètes aux agriculteurs sur leur exploitation. Depuis 2019, l’Atelier Paysan est aussi commanditaire d’un programme de recherche POLMA , Politiques de la Machine Agricole de 1945 à nos jours, associant des universitaires, économistes, historiens et sociologues, afin d’explorer de manière critique l’évolution et la situation du machinisme agricole en France.

Enfin, depuis l’an passé, nous avons engagé des moyens pour muscler notre capacité de plaidoyer, pour dispenser des formations politiques auprès des paysans, pour interpeller les citoyens. L’enjeu est double : d’une part susciter de l’organisation collective locale pour densifier l’entraide au sein de la communauté d’autoconstructeurs et rompre l’isolement, face à sa machine. D’autre part souligner qu’un changement d’échelle, une sortie de la marge, n’adviendra jamais par le simple élargissement de nos activités. Les plafonds de verre sont d’ordres structurels, sont dus à la structuration sociale du milieu, autant du côté de l’offre que de la demande. Le local est soumis aux contraintes globales. En aucun cas nous ne voulons laisser croire que la transformation sociale passera seulement par la capillarité de notre sympathique alternative. Nous demeurons parfaitement inoffensifs pour le capitalisme en agriculture, nous le savons et n’en sommes pas satisfaits. Les citoyens ne gagneront pas cette bataille par le seul pouvoir de leur caddie, ni les paysans par leur pertinence agronomique. Ensemble, nous ne pourrons pas nous exonérer de nous atteler « en même temps » au rapport de forces : tordre le bras aux prescripteurs et détenteurs de l’agroindustrie, en refusant fermement leurs projets déjà engagés de massification de la robotique, du numérique, de gigantisme machinique et de biotechnologies. Cet axe est de long terme, mais il nous faut commencer à en en prendre le chemin.

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FJ : Peut-on évaluer l’ampleur du mouvement en faveur de la souveraineté technologique et des Low-Tech agricoles aujourd’hui ? Est-ce marginal ou observez-vous des signes encourageants ?

FC  : L’autoconstruction est un moyen pour parvenir à des technologies paysannes, mais ça n’est pas possible d’imaginer la généralisation de la seule logique du faire soi-même. Notre objectif est bien la recapacitation des populations paysannes sur ces questions technologiques, pour cela il faut également reconstituer – comme je l’ai déjà dit – un tissu dense de forgerons et d’artisans locaux compétents. Il est difficile d’évaluer l’ampleur du mouvement Low-Tech agricole qui prend des formes très diverses, et parfois ambiguës. Mais oui, elles restent marginales.

Nous sentons une immense demande sociale, un grand désir aujourd’hui alors que beaucoup de jeunes ingénieurs agronomes s’interrogent sur l’avenir de l’agriculture conventionnelle. L’épisode de pandémie du Covid-19 nous conforte aussi dans notre action et notre projet de réarmer l’autonomie technologique paysanne, alors que le triomphe du marché mondialisé montre ses limites et ses impasses. Mais pour cela, il nous faudra sortir de la marge parfaitement intégrée, des alternatives certes sympathiques mais pour le moment largement insuffisantes et dérisoires. Et retourner à la base : l’indispensable rapport de force. La prise de conscience de cette nécessité revient, elle avait tendance à s’éclipser… C’est encourageant.

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FJ : Quels sont vos projets pour l’avenir, et comment voyez-vous l’évolution de la coopérative dans le futur ?

FC : Nos projets et envies sont nombreux. Nous avons d’abord l’ambition d’élargir nos actions tout en sédentarisant une partie de l’activité : pour l’instant les formations se font surtout de façon itinérante, l’objectif est de fixer les gens, de les faire venir pour les réunir et ainsi économiser et préserver les formateurs qui risquent de s’épuiser.

Un centre de formation et de R&D, la première Maison des technologies paysannes, est en projet en Bretagne. Les premières formations devaient démarrer dès le début 2020, et l’inauguration devait avoir lieu en juin 2020 dans une ferme : c’est inédit qu’un organisme de développement agricole s’installe sur une ferme, les centres de développement actuels sont dans des zones d’activités hors-sol et l’enjeu est de rapprocher des conditions réelles de production et d’expérimentation. Le projet consiste à installer dans un bâtiment de 600 m², presque entièrement autoconstruit, un lieu d’apprentissage où les stagiaires apprendraient à créer leurs propres outils tractés ou pour le tri des céréales et des semences. Cette Maison des technologies paysannes doit être installée sur une ferme très capitalisée, technologisée qui produisait auparavant du lait conventionnel, et qui a été reprise grâce à l’appui de la foncière Terre de Liens.

, par deux associés, actuellement en conversion bio pour faire du poly-élevage et de la poly-culture en vente directe. Sans la participation de Terre de Liens, la reprise de cette ferme n’aurait été possible en conventionnel que par un nouveau regroupement. Ce projet représente un budget d’investissement apparent de 800’000 €, aujourd’hui financé essentiellement par emprunt bancaire, complété par l’appui de fondations partenaires et une petite campagne de financement participatif. Nous cherchons également le soutien de partenaires publics.

Malheureusement, en janvier dernier un terrible accident a provoqué l’incendie du bâtiment, c’est plus de cinq mois d’un chantier participatif colossal qui est ainsi parti en fumée, et plus d’une année d’efforts acharnés pour préparer ce projet qui s’effondre. Le coup a été très rude pour la coopérative, mais nous ne baisserons pas les bras. Avec de nombreux soutiens locaux et plus lointains, grâce à la solidarité de nos réseaux nous espérons bien relancer et faire aboutir ce projet…

Au-delà de ce projet et de cette mésaventure, notre but est de créer à terme un diplôme de formateur et accompagnateur en technologies paysannes, afin d’encourager à l’installation locale d’un dense réseau de formateurs partageant l’intérêt autour des Low-Tech adaptées à une agroécologie paysanne. Mais notre coopérative est aussi à la croisée des chemins, elle a grossi et rencontre aujourd’hui une série de difficultés, comme la question de l’institutionnalisation de nos actions, au risque d’être absorbées par des logiques qui nous dépassent. Nous sommes méfiants et prudents face au risque de compromission. Pour l’instant la radicalité de la coopérative est forte et va croissante, face au constat du développement du gigantisme agricole. Il faut réinstaller des paysans massivement, et former quelques dizaines de personnes par an ne suffit pas, il faut des milliers de formateurs. La coopérative a suffisamment d’imagination et de force pour promouvoir son propre imaginaire et ne pas se faire récupérer… On sait que les politiques publiques sont modelées par un petit groupe dominant, une approche alternative des machines agricoles existe pourtant et peut devenir hégémonique. Dans une logique de transformation sociale il s’agit de transformer radicalement le modèle de production agricole, et non pas simplement une minorité paysanne confinée à des marchés de niche. Toucher 2% de la population agricole ne suffit pas. Par ailleurs, nos modèles de recherches et développement sont beaucoup plus efficaces pour les finances publiques. Si on raisonne en termes de soutien aux investissements individuels (aide de la PAC) et de choix d’aide, les politiques publiques favorisent le surinvestissement. Il faut donc aussi repenser les critères d’attribution des aides publics. Les sommes sont parfois si basses que ça passe en dessous du seuil de subvention. L’enjeu est de faire reconnaître le temps, la formation et les matériaux dans le coup des investissements.

En bref, nous souhaitons poursuivre nos actions en faveur de la promotion des Low-Tech, ou technologies appropriées, ou paysannes, au service d’une émancipation du monde paysan et de l’émergence radicale d’un autre modèle agricole, un modèle connecté au vivant et à sa richesse, au sensible, à l’humanité.


1 -Jacques Ellul : Le système technicien (1977) ; Le bluff technologique (1988) – entre autres.
2 -Ivan Illich : en particulier, La convivialité (1973) ou Le genre vernaculaire (1983) – entre autres.


Clerc Fabrice, « L’Atelier Paysan ou les Low-Tech au service de la souveraineté technologique des paysans », La Pensée écologique, 2020/1 (N° 5), URL : https://www.cairn.info/revue-la-pensee-ecologique-2020-1-page-3.htm